Eurosatory 2026 a confirmé ce que les retours du terrain ukrainien annonçaient : les systèmes autonomes, la connectivité tactique et l'intelligence embarquée sont devenus des priorités stratégiques pour les industriels de la défense. b<>com y répond. Entretien.
Naviguer sans GNSS, détecter les intrusions de drones et décider malgré des communications dégradées. Trois capacités devenues critiques pour les armées, et trois domaines sur lesquels b<>com travaille déjà, notamment à l'occasion du lancement du projet drones et robotique. Présents à Eurosatory 2026, Nicolas Ramin, directeur adjoint des expertises & innovation, et Patrick Savelli, responsable de la stratégie Réseaux et Connectivité, ont observé un secteur en pleine transformation rapide, marqué par le retour d'expérience ukrainien, l'essor des systèmes autonomes et l'exigence croissante de résilience. Entretien.
Eurosatory 2026 confirme-t-il une évolution des besoins technologiques des forces armées ?
Nicolas Ramin : Nous avons rencontré énormément d’acteurs, nos industriels partenaires et de nouveaux contacts. Ce qui marque cette édition, au-delà de l'omniprésence des drones, c'est leur mutation opérationnelle. Fini le simple outil d'observation : le salon consacre l'avènement des drones lanceurs de grenades et des vecteurs à usage unique convertis en véritables munitions autonomes ou téléopérées. Une évolution capacitaire qui est l'héritage direct du front ukrainien.
Chez b<>com, nous nous intéressons davantage aux drones tactiques d'observation et de renseignement, capables d'embarquer des traitements avancés. Le besoin qui ressort très clairement aujourd'hui est celui de la navigation sans GNSS. Sur le terrain, le brouillage est devenu une réalité permanente. Plus problématique encore, il y a le leurrage : un drone peut recevoir un faux signal GPS, croire qu'il est au bon endroit et poursuivre sa mission sans détecter qu'il a été trompé.
Pour répondre à ces défis, nous nous appuyons sur des technologies de vision par ordinateur que nous développons depuis dix ans et qui offrent de vastes applications duales. Nous créons un VPS (Visual Positioning System) : nous extrayons des amers visuels à partir d'images satellites, nous les embarquons sur le drone, puis celui-ci compare ce qu'il observe avec ce référentiel pour se localiser. En quelque sorte, il navigue à vue, comme le ferait un navigateur humain.
Patrick Savelli : Eurosatory montre aussi que les forces terrestres deviennent de véritables systèmes de combat connectés, résilients et pilotés par la donnée. L'enjeu est simple : être capable de décider plus vite que l'adversaire.
Nous avons vu des plateformes extrêmement avancées qui agrègent des informations issues de multiples capteurs, proposent des recommandations grâce à l'intelligence artificielle et permettent de diffuser très rapidement des ordres opérationnels. Nous ne développons pas ces systèmes intégrés, mais nous pouvons leur apporter des briques essentielles : IA embarquée, fusion de données, moteurs d'analyse temps réel ou encore jumeaux numériques tactiques.
Au fond, quatre besoins dominent aujourd'hui : accélérer la prise de décision, maintenir les capacités numériques en environnement dégradé, rendre les systèmes autonomes plus robustes et embarquer davantage d'intelligence au plus près des capteurs.
Sur le terrain de l'analyse vidéo et de la vision, les armées génèrent aujourd'hui des volumes de flux considérables : drones, caméras de surveillance, imagerie EO/IR. Quel est le vrai défi technique, et comment b<>com l'adresse ?
Nicolas Ramin : Le premier défi n'est plus de capter ou de transmettre les données. Il est de les comprendre en temps réel, directement à bord des systèmes, avec des contraintes fortes en énergie et en puissance de calcul.
Prenons l'exemple de la navigation sans GPS. Le défi est d'identifier des amers visuels reconnaissables dans les images produites par un drone, à partir de repères préalablement extraits d'images satellites. Concrètement, un bâtiment ou le tracé d'une route ne présentent pas du tout la même apparence vue à la verticale depuis l'espace que sous l'incidence oblique d'un drone en vol à faible altitude. À cette différence de perspective s'ajoute le fait que ces images de référence ont pu être captées à un moment de la journée, sous une météo, ou même à une saison très différente. Toute la difficulté consiste donc à identifier des points de repère suffisamment robustes pour rester reconnaissables malgré ces variations. C'est un sujet de vision par ordinateur complexe, sur lequel nos équipes travaillent depuis plusieurs années.
Le second défi est de produire un "renseignement augmenté". Nous développons par exemple des capacités de reconstruction 3D, de détection, reconnaissance et d’identification de cibles.
Un drone qui survole une installation capte une vidéo à partir de laquelle nous reconstruisons une représentation 3D photoréaliste de son environnement. Le modèle 3D produit présente un intérêt évident pour les missions de renseignement.
Nous travaillons, par ailleurs, sur la détection, la reconnaissance et l'identification de cibles. Détecter un véhicule est une chose ; être capable de l'identifier à partir d'une simple partie visible, dans un environnement masqué ou faiblement éclairé, en est une autre. L'enjeu est d'industrialiser la production de données et de modèles d'intelligence artificielle qui puissent ensuite être embarqués sur des processeurs basse consommation, directement sur le porteur, sans dépendre d'un centre de calcul distant.
Qu'avez-vous observé sur les enjeux de connectivité tactique ?
Patrick Savelli : Une tendance est très nette : nous passons de réseaux simplement performants à des réseaux résilients, adaptatifs et multi-chemins, capables de résister au brouillage, aux cyberattaques et aux pertes de liaison.
Les réseaux maillés tactiques prennent une place croissante. Chaque soldat, véhicule ou drone peut devenir un relais. Si un élément disparaît, le réseau se reconfigure automatiquement.
Chez b<>com, nous développons plusieurs technologies qui répondent à ces besoins. Nous travaillons sur des communications 5G résilientes longue portée, notamment via une fonctionnalité que nous développons pour un industriel historique du secteur de la défense, sur l'intégration des réseaux terrestres et non terrestres, sur l'analyse du spectre radio en temps réel grâce au fingerprinting RF, sur des capacités de détection de drones à partir de leurs signatures radio, ainsi que sur des approches de radar passif 6G/ISAC permettant d'utiliser des infrastructures de communication existantes pour détecter des objets volants.
Comprendre l'environnement électromagnétique autour d'un système autonome devient une capacité indispensable. C'est désormais une question de survie opérationnelle.
En quoi le modèle IRT est-il particulièrement pertinent pour les industriels de la défense ?
Nicolas Ramin : Parce qu'il nous permet de faire ce qu'aucun acteur ne peut accomplir seul : de l'innovation d'écosystème. Et dans un environnement sécurisé : notre rôle de tiers de confiance est essentiel sur ces sujets. Nous pouvons réunir autour d'une même feuille de route des dronistes, des fournisseurs de capteurs inertiels, des spécialistes de l'optronique, des acteurs des communications tactiques ou des fournisseurs de données satellitaires. Notre rôle est celui d'un tiers de confiance neutre qui facilite la co-création de valeur.
Aujourd'hui, nous constituons un consortium autour des systèmes aériens et robotiques en environnement dégradé. Nous recherchons des partenaires capables d'apporter leurs expertises technologiques pour construire ensemble les briques dont les systèmes autonomes souverains auront besoin.
Patrick Savelli : Nous travaillons déjà sur ces sujets avec plusieurs de nos membres impliqués dans les activités de défense, tels qu'Orange, TDF, Airbus Defense & Space ou Kineis. Dans cette perspective, nous souhaitons également associer d'autres acteurs du secteur afin d'enrichir les réflexions et de favoriser les collaborations sur ces thématiques.
À noter : les briques que nous développons ont vocation à être duales. Les problématiques de navigation sans GNSS, de perception en conditions dégradées ou de communications résilientes concernent également l'agriculture de précision, l'inspection d'infrastructures ou la surveillance civile.
C'est aussi la force d'un IRT : développer des technologies qui répondent à des besoins stratégiques tout en trouvant des débouchés dans plusieurs secteurs économiques.
La souveraineté numérique est très présente dans les discours. Que signifie-t-elle concrètement ?
Patrick Savelli : Pour moi, la souveraineté numérique n'est pas un concept politique. C'est une contrainte d'ingénierie.
Lorsque vous déployez un réseau tactique sans maîtriser les protocoles, les équipements ou les chemins empruntés par les données, vous acceptez une dépendance. Or une dépendance peut devenir une vulnérabilité en opération.
Notre plateforme Open XG Hub s'inscrit dans cette logique. Elle vise à proposer un environnement ouvert d'expérimentation permettant aux acteurs européens de tester, développer et influencer les standards de demain, plutôt que de les subir.
Cela implique aussi de concevoir des architectures capables de fonctionner en mode dégradé. Un réseau qui perd une liaison ne doit pas s'effondrer. Il doit continuer à assurer ses fonctions essentielles.
Vous souhaitez contribuer au projet Drones & Robotique de b<>com ? Industriels, opérateurs, fournisseurs de capteurs, acteurs de l'optronique ou des communications tactiques sont invités à rejoindre cette dynamique de co-innovation.